|
|
Lu,
vu et écouté pour vous |
|
Rodolphe Badinand :: 02 07 07 :: 16:10 T.U.
Pétulant, e : adj. (lat. petulans, -antis, querelleur). Se dit de quelqu’un qui manifeste un dynamisme extrême, une impétuosité difficile à contenir ; bouillant, fougueux. Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, 1984.
Dans Boulevard Saint-Germain, Gabriel Matzneff qualifie Christopher Gérard de « pétulant ». Ce terme inusité s’applique tout autant à ses ouvrages, en particulier Parcours païen, paru en 2000, et son tout récent recueil intitulé La source pérenne.
Ancien directeur de la revue Antaios entre 1993 et 2001 et de la Société d’études polythéistes, Christopher Gérard est un fin érudit, païen de surcroît ! Ce lettré classique utilise ses connaissances en grec et en latin pour réhabiliter l’antique religion de l’Europe. Dédiée à l’empereur Julien, La source pérenne démontre qu’être païen n’est nullement loufoque en 2007.
Qu’est-ce que le paganisme aujourd’hui ? Et comment peut-on le penser à l’heure d’Internet, des satellites et du téléphone portatif ? Christopher Gérard répond positivement à cette seconde question en évoquant son expérience. Il assume vivre son polythéisme « dans la plus parfaite sérénité. Le monde n’est pas plus désenchanté qu’il y a dix mille ans. Un coucher de soleil, la contemplation de la lune dans une clairière enneigée, un grand feu, demeurent des expériences du sacré. C’est plutôt le regard de certains contemporains qui est épuisé, ce sont les instincts qui leur font défaut, d’où leur radotage. Si l’Occident est malade, c’est à cause de son aveuglement ». Il aime se décrire en archaïque, mot à prendre dans son acception étymologique et non comme l’entendent de médiocres contemporains. « Mon Paganisme n’implique nulle nostalgie naïve, écrivait-il déjà dans Parcours païen : je ne regrette ni les voies romaines, ni les fiers Vikings, etc. J’aime prendre le T.G.V. pour Paris, le superbe Thalys ; j’admire le génie des informaticiens et la fécondation in vitro constitue à mes yeux une extraordinaire réussite. C’est mon côté “archéo-futuriste”, et résolument post-moderne, pour user d’un terme un peu galvaudé. Pour moi, la critique implacable de la modernité, dans ce qu’elle a de foncièrement destructeur, n’est pas dictée par un refus irréfléchi de la technique ; elle n’est évidemment pas incompatible avec la fidélité aux origines. Des Brahmanes que j’ai rencontrés en Inde manient Internet mieux que moi, sans illusion sur la technique, mais sans blocage mental non plus ».
L’actualité du paganisme
Christopher Gérard ne joue donc pas au païen, il l’est tout simplement. D’ailleurs, pour lui, un païen ne croît pas, il adhère plutôt au Kosmos où « tout fait sens, tout est forces et puissances impersonnelles régis par un ordre inviolable que les Indiens appellent Dharma […] Le paganisme, poursuit-il, est par définition cosmique, et donc éternel. […] Il accepte la pluralité des approches religieuses, reflet de la multiplicité des figures divines : Apollon et Dionysos symbolisent des polarités en apparence contradictoires, mais bien complémentaires. Le premier n’est jamais pensable sans le second, de même que l’Un n’est pas imaginable sans le Multiple ». Oublions les clichés fallacieux qui résument le polythéisme à de l’idolâtrie, du satanisme ou d’autres tares modernes, car « honorer les Dieux, qui sont des Puissances et non des personnes, ne signifie pas adorer le Veau d’Or. » Le païen n’est pas un matérialiste. Maintes divinités peuplent son univers. Qui sont-elles ?
« Déesses et Dieux ne sont ni uniques ni omniscients. Ils n’ont pas créé le monde, mais sont nés en lui et par lui. Ils ont surgi d’entités primordiales - Ouranos et Gaïa pour les Grecs - à mesure que s’organisait le monde, cycle après cycle, par générations successives. Les Dieux ne sont point des personnes, avec qui nous établirions des relations personnelles, mais des Puissances incarnant la plénitude : sagesse, force et beauté. » Il précise même que « les Dieux sont donc à la fois présence et essence ». On ne pourra pas accuser l’auteur de La source pérenne de jargonner, lui qui use de pédagogie pour expliquer sa vision du monde.
Le paganisme n’est pas la lubie d’une poignée d’excités, ni une nouvelle « théologie » pour originaux blasés. C’est un ensemble de mythes et de rites qui ne se réduisent pas à une infime minorité d’individus désorientés. Christopher Gérard estime que « le paganisme est en passe de redevenir la première des religions du monde. En effet, si nous prenons les Hindous, les Shintoïstes, le milliard de Taoïstes, les animistes des cinq continents, les Bouddhistes et les adeptes de plus en plus nombreux des cultes préchrétiens d’Europe et des Amériques (les chamanes de l’ancien empire soviétique par exemple), de cultes préislamiques (les Zoroastriens dans les régions turcophones), voire préjudaïques (il existe un groupe de Juifs américains désireux de revenir aux cultes polythéistes des Hébreux), nous risquons bien d’obtenir près de 1 500 millions d’adeptes. Ce qui en fera bientôt le premier groupe religieux de la planète ».
Des appartenances holistes, donc communautaires
Christopher Gérard conçoit aussi le polythéisme comme identitaire et enraciné. « Né à New-York en juillet 62 d’un père belge et d’une mère issue de la diaspora irlandaise, [il n’en est pas moins] amoureux de la Vieille Europe, nostalgique de son ancienne splendeur [… et] amant de la langue française, meurtri par sa présente déliquescence ! » Ayant choisi la Belgique, cet Américain de naissance est fier d’appartenir à « une réalité depuis plus de vingt siècles » : la belgitude. Il réprouve par conséquent les séparatismes flamand et wallon qui œuvreraient en faveur de la modernité nihiliste. Sur ce point délicat, il distingue - d’une manière définitive, après son compatriote Daniel Cologne, interprète de la théorie des trois patries charnelle, historique et idéale, et Jacques Marlaud (in Interpellations, « De la nation à l’empire : repenser l’Europe ») - la patrie de la nation : « la patrie est un mythe, qui rassemble des personnes de façon constructive, tandis que la nation fragmente et divise ; de même le nationalisme, par essence agressif, mobilise des individus unis par la somme de leurs frustrations ». Cela explique son sentiment d’être un « Thiois de langue romane […] Le rêve thiois, celui de Joris Van Severen, un vrai preux (et parfait francophone), et de son continuateur l’inclassable Louis Gueuning, cette nostalgie des Pays-Bas Belgique, est aussi » le sien parce que « convaincu que Brabançons, Limbourgeois, Hollandais, Zélandais, hennuyers, Namurois, Liégeois et Luxembourgeois, sans oublier les Picards et les Alsaciens, constituent un ensemble lié par une histoire prestigieuse, celle de la Lotharingie et des Ducs de Bourgogne ». Sous un vernis chrétien, l’idée impériale et le principe de subsidiarité procèdent bien du paganisme.
Le sol demeure un facteur déterminant dans la perception païenne du monde. Le païen, « paysan » en latin, « s’inscrit dans une continuité, celle de la terre et des morts, comme disait Barrès. Il se définit comme l’héritier d’un legs ancestral, qu’il enrichit et transmet. S’il a la tête dans les étoiles, il garde les pieds enfoncés dans la terre qui est la sienne, sans jamais perdre le contact avec ces deux dimensions. Il est fils de la terre noire et du ciel étoilée ». Il complète plus loin en affirmant que le paganisme « est fidélité à la lignée, considérée dans le cadre d’une très longue mémoire (celle qui nous relie, fait lien avec nos plus lointains ancêtres, par-delà les appartenances immédiatement visibles : familles, nations, etc.), enracinement en des terroirs multiples (terme à prendre lato sensu : il ne s’agit évidemment pas de provincialisme) et ouverture à l’invisible [puisque] il existe une communauté des mortels et des Immortels, des humains et des Puissances ». En effet, « le païen vit dans un rapport de co-appartenance avec le cosmos, dont il n’est jamais le centre ». Quel beau pied-de-nez au rationalisme humanisant anthropocentrique !
Paganisme et Tradition
On aura compris que Christopher Gérard n’élabore pas un paganisme idyllique et bon marché qui existe déjà comme le feraient les égarés du New Age ou les confectionneurs de spiritualité de bazar (un doigt de bouddhisme très jet-set, un zeste de chamanisme made in Silicone Valley, le tout saupoudré de catholicisme cool), il ne fait que plonger dans cette source pérenne que sont les traditions natives boréennes. « La Tradition évolue, s’enrichit d’apports neufs, oracles ou poèmes, souligne-t-il. La Tradition est donc la synthèse d’une connaissance naturelle du divin et du souvenir des inspirations successives : en elle rien de figé. Voici donc comme celle-ci se développe, échappe à la sclérose, revit à chaque génération. C’est en ce sens que le paganisme est éternellement jeune et renaissant. » Par conséquent, « parler de mort du paganisme est un non-sens : le paganisme est éternel et n’a subi qu’une éclipse cyclique ». Mainteneur de la Tradition, Christopher Gérard ne se considère pourtant pas comme un traditionaliste au sens que l’entendaient René Guénon et ses disciples qu’il regarde d’un œil critique. « Ces milieux, qui se contentent de ressasser ce que d’autres ont dévoilé, manquent cruellement d’humour et se complaisent dans des polémiques stériles. Non, leur Tradition primordiale telle que décrite dans un corpus restreint (sur lequel ils tombent rarement d’accord), je l’avoue, me paraît muséifiée, singulièrement dénuée de vie, oublieuse des métamorphoses subies de toute éternité, ignorante des relais néo-platoniciens ou pythagoriciens. Et trop complaisante face à la prétention des religions abrahamiques à posséder le monopole de la vérité, la voie unique d’accès au Sacré. » La remarque vaut surtout pour Guénon, Frithjof Schuon et leurs partisans qui se convertirent à l’islam alors que deux autres figures majeures du monde traditionaliste restèrent, eux, d’indéniables païens : Julius Evola et Alain Daniélou.
Toujours hélas ! trop peu connu en France, Alain Daniélou fut l’un des maîtres à vivre de Christopher Gérard, « un païen exemplaire [dont la fréquentation le vaccina définitivement] contre les crises de traditionalisme aigu ». Le texte « Ce que je dois à Alain Daniélou » qui clôt La source pérenne est un superbe éloge de ce grand indianiste français de confession shivaïte à « la plus longue mémoire ». « Dans sa vie, [Alain Daniélou] incarne […] cette coïncidence des contraires, cette dialectique des opposés sur laquelle on peut voir le siège du divin, comme l’avaient compris les Antésocratiques, et particulièrement Héraclite. De même que le polythéisme des valeurs, la relativité des morales et la multiplicité des approches : bref, à lui tout seul il incarne le paganisme dans son éternelle jeunesse. »
Alain Daniélou servit aussi d’intermédiaire entre le polythéisme européen occulté et l’hindouisme bien vivant. Tout en restant fidèle à ses origines, c’est vers l’Inde des castes, des temples et des milliers de divinité que l’Européen, enfin libéré du carcan de la soi-disant Vérité professée par les monothéismes, orientera le sens de sa vie puisque, le signalait-il dans Parcours païen, « la tradition païenne y est ininterrompue et le lien toujours possible avec les Brahmanes, les frères de nos Druides. Zeus et Indra, Shiva et Dionysos peuvent et doivent se retrouver pour assurer à l’Europe le dépassement du nihilisme qui la ronge ». Avec La source pérenne, Christopher Gérard devient un éclaireur de la Reconquête, cette reconquête intérieure pour redécouvrir que nous sommes les enfants d’Athéna !
• Christopher Gérard, Parcours païen, L’Âge d’Homme, collection Antaios, 2000, 151 p., épuisé.
La Source Pérenne
Auteur[s] : Gérard Christopher
Éditeur : L'Age d'Homme
Prix : €20,00
Source : europemaxima.com